Sophie et le passé : le lien est toujours là
- Institut Saint esprit
- 7 déc. 2025
- 9 min de lecture
Le mail est arrivé à 7h12.
J’étais dans la cuisine, encore en pyjama, à découper des pommes en lamelles pour Maxime, quand mon téléphone a vibré.Notification : “Nouvelle réponse – Institut Saint Esprit”.
Mon cœur a fait un bond absurde, comme si je venais de recevoir les résultats d’un examen passé il y a dix ans.
J’ai posé le couteau. J’ai essuyé mes mains sur un torchon.Et j’ai ouvert.
1. La première visio
“Bonjour Madame,Votre message a bien été reçu.Il est possible de travailler sur ce que vous décrivez dans le cadre de consultations TCC en visioconférence.Je peux vous proposer un premier rendez-vous (consultation approfondie – 60 min) :– mardi à 21h– ou jeudi à 14h.Merci de me confirmer votre créneau.Institut Saint Esprit”
Mardi, 21h.
Les enfants seront couchés.Je pourrai fermer la porte du bureau.Personne ne m’entendra parler.
J’ai répondu presque aussitôt, comme si quelqu’un allait me voler ce créneau si je mettais trop de temps.
“Mardi 21h me convient.Merci.Sophie Martin.”
Le rendez-vous était pris.Je n’avais plus d’excuse.
Mardi, 20h58.
Je suis assise devant mon ordinateur, dans le bureau qui servait avant à mon mari pour “ses projets”.Le même bureau où il a passé des heures à refaire le monde et à préparer son départ sans que je voie rien venir.
Je remarque des détails idiots :le reflet de la lampe sur l’écran noir, une trace de doigt sur le bord, le bruit du lave-vaisselle en sourdine dans la pièce à côté.
Les garçons dorment.En théorie.
Je rafraîchis compulsivement la page, comme si le lien de connexion allait disparaître.
20h59.La fenêtre s’ouvre.
Un visage calme apparaît.En fond, une bibliothèque, un mur blanc. Rien de spectaculaire.
— Bonsoir Sophie, vous m’entendez bien ?
Sa voix est posée, sans chaleur excessive, sans froideur non plus.Je réponds que oui.Je sens que je n’ai plus de salive.
— On a une heure. On va essayer de l’utiliser du mieux possible. Je propose qu’on commence par une chose très simple : vous me racontez ce qui vous a amenée à m’écrire cette phrase : “De l’extérieur, tout tient. De l’intérieur, je ne tiens plus.”
Il ne lit pas de notes.Il se souvient de ce que j’ai écrit.Ça me déstabilise plus que je ne l’aurais cru.
Je prends une inspiration.
Et je commence.
2. Raconter sans s’écrouler
Je lui parle de mon mari qui “part se retrouver”, de ses mails froids, des semaines sans nouvelles.Des trois garçons.De mon boulot chez HyperMarché Nova.De mes journées qui s’enchaînent, levier baissé, comme une machine qui refuse de s’arrêter de peur de ne jamais redémarrer.
Je lui parle aussi des crises de vide :ces moments où je conduis et où je réalise que je ne me souviens plus des trois derniers kilomètres.Ces instants au bureau où je vois mes collègues bouger les lèvres sans entendre ce qu’ils disent.
Je parle vite.Trop vite.
Il m’écoute sans m’interrompre.De temps en temps, il note quelque chose que je ne vois pas, juste sous le champ de la caméra.
— Vous avez utilisé l’expression “je dois tenir pour eux” au moins quatre fois depuis le début, me dit-il à un moment.Vous savez d’où elle vient, cette phrase ?
Je reste un instant silencieuse.
D’où elle vient ?
3. Flashback – 18 ans
Je revois ma mère, un soir, dans notre petite cuisine carrelée de bleu, dans la maison mitoyenne où j’ai grandi.
Elle est assise à table, un dossier de la CAF d’un côté, des factures de l’autre, une tasse de café au milieu, ses cheveux attachés à la va-vite.
Mon père n’est pas rentré.Il est “sur la route”.Toujours sur la route.
J’ai 18 ans.Je viens de décrocher mon premier contrat étudiant en caisse.Je suis fière.Je me sens grande.
Elle soupire, longtemps, puis elle dit :
— Heureusement que tu es forte, toi. Si tu te mettais à flancher, je ne sais pas ce que je ferais.
Elle ne me regarde pas quand elle dit ça.Elle continue de cocher des cases.
La phrase s’imprime en moi.Je ne le sais pas encore, mais ce soir-là, j’ai signé un contrat silencieux :je ne flancherai pas.
Je me sens utile.Je me sens importante.Je me sens... lourde.
4. Retour à la visio
— Je crois que ça vient de loin, dis-je.De ma mère.De… (je cherche) de l’idée qu’il ne fallait pas être un poids. Jamais.
Il hoche légèrement la tête.
— Donc si vous ne tenez pas, vous devenez quoi ?
Je souris, mais ce n’est pas un sourire.
— Une charge. Un problème. Une déception.
Il note.Puis :
— On va travailler sur ça. Sur ce que vous appelez “tenir” et sur ce que vous faites de vous-même quand vous ne tenez pas comme vous pensez devoir tenir.
Il ne me dit pas “ce n’est pas vrai”.Il ne me dit pas “vous ne devriez pas penser ça”.
Il se contente d’acter : on va travailler.
Je me surprends à respirer un peu plus profondément.
5. Les garçons – fissures secondaires
Les séances suivantes s’enchaînent.Une fois par semaine, toujours en visio, dans ce même bureau.
Entre chaque rendez-vous, la vie continue.Ou plutôt, elle essaie.
Lucas, 15 ans, s’est mis à parler moins.Il passe des heures avec son casque sur les oreilles, enfermé dans sa musique ou ses jeux.Quand je toque à la porte :
— Ça va ?— Oui. (silence)— Tu es sûr ?— Oui, M’man, t’inquiète.
Je le crois à moitié.
Gabriel devient plus dur, plus coupant.Il répond, il provoque, il teste tout.
— Ça te fait plaisir de remplacer Papa, c’est ça ?La phrase est tombée un soir, comme un verre qui se casse.
Maxime, lui, se colle davantage.Il fait des cauchemars.Il vient dormir dans mon lit plus souvent.Il pose des questions avec ses yeux qu’il n’arrive pas à formuler avec des mots.
En visio, il (je n’arrive toujours pas à l’appeler autrement que “le psychologue”, même dans ma tête) me demande :
— Vous leur parlez de ce que vous vivez, à eux ?— Je ne veux pas les inquiéter.— Vous pensez qu’ils ne sont pas déjà inquiets ?
Je n’ai rien à répondre.
6. Flashback – 8 ans
J’ai 8 ans.Je suis assise dans le couloir, derrière la porte du salon.
Mes parents se disputent.Je ne comprends pas tout, mais j’entends :
— J’en ai marre de tout porter.— Tu dramatises toujours.— Tu te rends compte que les enfants entendent ?
Je colle mes mains sur mes oreilles.Je compte jusqu’à 100 en chuchotant.Quand je me lève, je vais dans la cuisine, j’ouvre le placard, j’aligne les verres par taille.Ça me calme.
Je me promets deux choses :
Chez moi, plus tard, les enfants n’entendront pas les disputes.
Chez moi, plus tard, je porterai tout ce qu’il faudra pour que personne ne manque de rien.
Je ne savais pas que ces deux promesses entraient en collision directe.
7. Pendant ce temps, lui
Il a fini par réapparaître.
Pas en chair et en os.Pas encore.
D’abord, un mail, encore :
“J’aimerais voir les garçons.On peut s’appeler pour organiser ça ?P.”
Je l’ai lu deux fois, trois fois, quatre fois.
“J’aimerais voir les garçons.”Pas : “J’aimerais vous voir.”Pas : “Je suis désolé de…”Juste ça, sec, neutre.
La haine a fait une pointe.Puis la peur.Puis un vertige.
En visio, je lui ai lu le mail à voix haute.
— Qu’est-ce que ça déclenche chez vous ? a-t-il demandé.
Je n’ai pas cherché à faire jolie.
— J’ai envie de lui hurler dessus. J’ai envie qu’il disparaisse. J’ai envie qu’il revienne. J’ai envie qu’il souffre autant que moi. J’ai envie qu’il soit un bon père. J’ai envie de lui fermer la porte au nez. J’ai envie… (ma voix tremble)… j’ai envie qu’on me dise quoi faire.
Je n’avais jamais dit ça, “j’ai envie qu’on me dise quoi faire”.Je suis celle qui sait quoi faire, d’habitude.
Il a laissé le silence s’installer une seconde.
— Moi, je ne suis pas là pour vous dire quoi faire, dit-il.Je suis là pour que vous ne soyez pas seule à porter la décision.
Il m’a demandé :
— Si vous répondiez uniquement depuis la peur, vous écririez quoi ?— “Non, tu ne les reverras pas, tu nous as abandonnés.”— Et si vous répondiez uniquement depuis la culpabilité ?— “Bien sûr, prends-les quand tu veux, comme tu veux, je m’arrangerai.”
— On va chercher une troisième voie entre les deux, a-t-il conclu.Une voie qui prend en compte les enfants, et vous aussi.
Je ne savais pas encore ce que serait cette “troisième voie”.Mais pour la première fois, je me suis dit que je n’étais pas obligée d’obéir uniquement à ma peur ou à ma culpabilité.
8. L’attaque sur le parking
Un mercredi soir, après une journée particulièrement dense, j’ai cru que j’allais mourir sur le parking d’HyperMarché Nova.
Il faisait nuit, les néons du magasin dessinaient des rectangles jaunes sur l’asphalte.Je suis montée dans ma voiture, j’ai fermé la portière.C’est là que c’est arrivé.
Le cœur qui s’emballe, les mains qui tremblent, le souffle court.Impossible d’inspirer correctement.Une pensée en boucle : je vais faire un malaise, je vais mourir ici, mes enfants vont être seuls, et ce sera ma faute.
J’ai posé mes mains sur le volant.Un exercice de la dernière séance m’est revenu, comme une bouée jetée dans l’eau.
“Quand la panique monte, ne cherchez pas à vous convaincre que tout va bien.Comptez.Évaluez.Donnez des chiffres.Le cerveau peut travailler avec des chiffres, pas avec le chaos.”
J’ai fermé les yeux.
— Ok… (je parle à voix haute, seule dans la voiture)Niveau de panique, de 0 à 10 ?9.Niveau de douleur physique, de 0 à 10 ?3.Risque réel de mourir maintenant, objectivement, de 0 à 10 ?… 2 ? 1,5 ?
Je me suis forcée à regarder autour de moi.Le ticket de parking sur le tableau de bord.Le sac de foot de Gabriel sur le siège arrière.Le sac de sport de Lucas.Un dessin de Maxime coincé dans la pochette.
Ça m’a ramenée dans la scène.Les larmes ont coulé d’un coup, sans prévenir, mais la sensation de mourir s’est éloignée d’un demi-pas.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée là.Cinq minutes ? Dix ?Je sais juste qu’au lieu de démarrer en automatique, j’ai pris mon téléphone, j’ai ouvert mes notes, et j’ai écrit :
“Mercredi, 19h17 – première vraie attaque de panique.Parking.Peur de mourir.Exercice du 0–10.Je n’ai pas craqué.Mais j’ai compris que je ne suis pas aussi solide que je fais semblant de l’être.”
La séance suivante, on a décortiqué chaque minute de ce moment.Là où, avant, j’aurais tout mis dans une boîte “incident à oublier”, il m’a demandé d’en faire un matériau.
C’était humiliant et précieux à la fois.
9. Le vide qu’on n’a jamais nommé
Il y a une question qu’il m’a posée un jour, sans prévenir :
— Si on enlève votre rôle de mère, votre rôle de cadre, votre rôle de femme trompée / quittée… qui reste-t-il ?
J’ai répondu la phrase la plus triste, la plus honnête et la plus dangereuse de ces derniers mois :
— Personne.
Le mot est tombé entre nous.
Personne.
Un trou.
Il n’a pas essayé de le remplir à ma place.
— C’est ce “personne” qu’on va apprendre à connaître, m’a-t-il simplement répondu.
Flashback.
J’ai 23 ans.Je signe mon CDI comme adjointe de direction dans un magasin de l’enseigne.Mon chef de l’époque me serre la main :
— Bravo Sophie, je savais que tu étais faite pour ça. Tu es solide, toi. Tu ne te laisses pas aller. Tu tiens la baraque.
J’ai 28 ans.Je tombe enceinte de Lucas.Mon mari me prend dans ses bras :
— Tu seras une mère incroyable. Tu gères tellement de choses. J’ai de la chance de t’avoir.
J’ai 35 ans.Je passe directrice régionale.On dit de moi : “Sophie, c’est une valeur sûre. Sérieuse, fiable, inusable.”
Inusable.
Je réalise, en visio, en prononçant ce mot, que je n’ai jamais appris à exister autrement qu’en servant.Je n’ai jamais eu le luxe d’être juste… là.
Je n’ai pas de réponse toute faite à ça.Lui non plus.Mais je vois dans ses yeux – même à travers une webcam – qu’il sait exactement pourquoi cette phrase est en train de me fissurer.
10. Lui, encore
Il a fini par demander à voir les garçons pour de vrai.
Un samedi après-midi.
On s’est mis d’accord – “troisième voie” – sur un cadre :il viendrait à la maison, une heure, pour commencer.Pas de grand départ en voiture, pas de “week-end chez Papa” improvisé.
Le jour J, je suis restée dans la cuisine pendant qu’il arrivait.
J’ai entendu la porte s’ouvrir, leurs voix se mêler :exclamations, rires nerveux, un “Papa !” qui m’a serré la gorge.
Je n’ai pas bougé.
Je me suis adossée au frigo.Je tremblais.
Mon téléphone a vibré dans ma poche.
“On avait dit que vous ne resteriez pas seule à traverser ces moments-là.À 18h, si vous voulez, on se connecte 15 minutes.Même juste pour faire le point.Institut Saint Esprit.”
Il n’y avait pas de prénom.Pas de smiley.Juste cette phrase : “Vous ne resteriez pas seule.”
Pour la deuxième fois depuis le début de toute cette histoire, j’ai eu cette sensation bizarre :quelqu’un tient un bout de la corde, de l’autre côté.
Je ne sais pas encore ce que je vais dire à 18h.Je ne sais pas dans quel état je serai après son départ.Je ne sais pas si je vais m’effondrer, tenir, exploser, me fermer.
Je sais seulement que cette fois, je ne rassemblerai pas les morceaux seule dans la cuisine, lumière blanche, verres alignés par taille comme quand j’avais 8 ans.
Il y aura cet écran, cette voix neutre, ce carnet où quelqu’un écrit noir sur blanc ce que je n’ai jamais osé poser.
Et quelque part, je le sens, se rapproche le moment où il va falloir choisir :continuer à être la femme inusable qui ne ressent rien,ou accepter de devenir quelqu’un de plus flou, de plus vivant, de plus risqué aussi.
Je ne sais pas encore de quel côté je vais tomber.
Mais pour la première fois de ma vie,je ne suis plus seule à regarder la fissure.

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