Claire, ou l'illusion d'être en paix
- Institut Saint esprit
- 7 déc. 2025
- 10 min de lecture
Je crois que tout a vraiment commencé un vendredi soir à 21h13.
Pas le premier jour où je me suis sentie fatiguée.Pas la première fois où j’ai pleuré dans ma salle de bains.Non, ce soir-là, devant mon écran blanc, j’ai compris que quelque chose avait cédé.
Avant – Celle qui “tient”
Je m’appelle Claire, j’ai 29 ans, et si vous regardiez ma vie depuis l’extérieur, vous pourriez vous dire que tout va à peu près bien.
Je travaille dans le marketing digital, dans une start-up parisienne où tout va vite, où on parle fort, où on ne dort pas beaucoup. J’ai un deux-pièces au quatrième étage sans ascenseur, avec de grandes fenêtres sur le canal. J’ai un “presque” compagnon, Thomas, ingénieur, qu’on voit plus souvent dans mes messages WhatsApp que dans mon salon, mais enfin, il existe.
Sur les réseaux, ma vie est découpée en carrés lumineux :des brunchs, des rooftops, des laptops ouverts à côté de tasses de café, des billets d’avion pour des week-ends que je ne savoure plus vraiment.
Je sais très bien jouer ce rôle.La fille organisée, efficace, souriante, qui “gère”.
Sauf que, depuis quelques mois, “gérer” est devenu un métier à plein temps à l’intérieur de ma tête.
Les premiers signes ont été discrets :
des réveils à 4h du matin, le cœur qui bat trop vite, avec une impression de chute ;
des trajets en métro où l’air se met à manquer sans raison ;
des réunions où je prends des notes en hochant la tête alors que je n’entends plus vraiment ce qui se dit.
“Fatigue”, a dit mon médecin la première fois.“Vous êtes très sollicitée. Repos, magnésium, un peu de sport.”
J’ai téléchargé une appli de méditation, commencé un livre sur la charge mentale des femmes, acheté des vitamines hors de prix. J’ai coché des cases.Mais à l’intérieur, les choses ne se remettaient pas en place.
Et puis il y a eu ce fameux vendredi.
Le mail de 21h43
J’étais la dernière dans l’open space.Les néons grésillaient, il restait une odeur de café froid et de plastique chauffé. Sur mon écran : le brief d’un client important, une présentation à livrer “avant lundi”.
J’ai ouvert un nouveau document.Le curseur clignotait sur une page blanche.
J’ai attendu que les phrases arrivent.
Rien.
Pas une idée, pas un début de phrase, pas même un faux titre.Juste un silence dans ma tête, comme si quelqu’un avait tiré un rideau opaque derrière mes yeux.
Au bout de trente-cinq minutes à regarder ce curseur clignoter, j’ai fermé l’ordinateur d’un geste sec. J’ai pris mon sac, j’ai envoyé un message à mon manager :
“Je ne me sens pas très bien. Je finis ça demain matin.”
Dans le métro, j’ai croisé mon reflet dans la vitre.J’ai vu un visage pâle, tiré, qui ressemble à moi mais qui n’a plus exactement la même lumière.
Une phrase a traversé mon esprit, nette, froide :
Je ne peux pas continuer comme ça. Mais je n’ai aucune idée de ce qu’il faut changer.
Je suis rentrée chez moi, j’ai posé mon sac, je n’ai même pas allumé la lumière du salon. Je me suis assise par terre, dos contre le canapé, téléphone à la main.
J’ai ouvert le navigateur.
J’ai tapé :
“je n’arrive plus à me concentrer angoisse permanente fatigue jeune femme paris tcc”
La découverte de l’Institut
Je suis tombée sur tout et n’importe quoi.Des coachings “révèle la déesse en toi”.Des programmes “3 semaines pour une nouvelle vie”.Des comptes Instagram dégoulinants de citations sur “l’amour de soi”.
Et puis, un lien un peu différent.
INSTITUT SAINT ESPRIT – Consultations TCC – Troubles psychiques chroniques
Le site était… vide d’images.Juste du texte.Sobre.Dense.
J’ai failli refermer, persuadée que ce serait austère, médical, illisible.
Et puis j’ai commencé à lire.Un article sur la fatigue cognitive.Un autre sur “exprimer n’est pas changer”.Encore un sur la difficulté à être seul avec soi-même.
C’était comme lire une dissection clinique de ce que je vivais, sans jamais me connaître.Aucun ton compassionnel, aucune promesse magique.Juste des mots précis, froids, étrangement rassurants par leur absence de séduction.
À 21h43, j’ai ouvert l’onglet “Contact”.J’ai hésité trois minutes sur la formule d’appel.J’ai tapé, effacé, retapé.
Et j’ai finalement envoyé :
“Bonjour,Je m’appelle Claire, j’ai 29 ans. Je travaille à temps plein et, depuis plusieurs mois, j’ai l’impression que ma tête ne suit plus.Je ne sais pas si ce que je vis correspond à ce que vous prenez en charge, mais vos articles décrivent exactement mon état.Est-ce que des consultations en visioconférence sont possibles ?Claire.”
J’ai appuyé sur “envoyer”.Une seconde après, j’ai eu envie de me désinscrire d’internet, de changer de pays, de prétendre que ce mail n’était jamais parti.
Le lendemain matin, j’avais une réponse.
La première visio
Le lundi suivant, à 18h, je me suis retrouvée assise à la table de ma cuisine, ordinateur ouvert, cheveux attachés trop serrés, la mâchoire crispée.
La lumière de l’écran a découpé un cadre de visio, un visage calme, neutre, derrière un bureau.
— Bonjour Claire. Vous m’entendez bien ?
J’ai répondu que oui.Alors que je pensais : J’entends tout trop bien, tout le temps, tout le monde, sauf moi.
— Bien. Aujourd’hui, on va faire une chose très simple : comprendre comment fonctionne votre journée réelle, pas celle que vous racontez par automatisme.
J’ai commencé comme on commence un CV : études, stage, embauche, responsabilités, relation avec Thomas, fatigue, angoisses, insomnies.
Je parlais vite.Je fais ça quand je ne veux pas laisser de place aux questions.
Au bout de quinze minutes, il m’a interrompue :
— Je vais vous poser une question très précise. Dans les quinze derniers jours, pouvez-vous me décrire un moment où vous avez eu le sentiment de “ne plus suivre”, de décrocher intérieurement ?
J’ai pensé au vendredi soir, 21h13.J’ai raconté la page blanche, l’impossibilité de commencer, le mail envoyé à mon manager, le métro.
— Sur une échelle de 0 à 10, si 0 c’est “aucune tension” et 10 “je ne tiens plus du tout”, vous étiez à combien, à ce moment-là ?
— 9, ai-je répondu sans réfléchir.
Il a noté quelque chose hors champ, sur un carnet.
— D’accord. Ce que vous appelez “je suis juste un peu fatiguée”, pour moi, ça ressemble à un système qui fonctionne à 8–9 sur 10 très régulièrement. On va regarder ça de près.Pour la semaine prochaine, je vais vous demander deux choses :
Noter, même très vite, chaque fois que vous sentez votre tension monter au-dessus de 7.
Dès que vous passez à 8, faire une pause de cinq minutes, seule. Même si c’est dans les toilettes du bureau.
J’ai eu un mouvement de recul intérieur.Des pauses toilettes contre mon cerveau en panne ?J’ai hoché la tête quand même. Je hoche toujours la tête.
Quand la visio s’est coupée, l’écran est redevenu noir.Ma propre tête est apparue en reflet.Je me suis surprise à penser : Il n’a rien dit de gentil, mais il a pris au sérieux ce que je vis.
Le soir même, j’ai commencé à noter des chiffres dans l’application “Notes” de mon téléphone :
“Mardi – 11h20 – réunion, niveau 7”“Mercredi – 18h45 – métro plein, niveau 8”“Jeudi – 23h10 – impossible de dormir, pensées qui tournent, niveau 9”
Les séances suivantes – “Je ne suis pas une priorité”
Au fur et à mesure, nos visios sont devenues des balises dans la semaine.Je travaillais, je courais, je remplissais des tableaux Excel, mais je savais que tel jour, à 18h, il y aurait ce rectangle silencieux sur mon écran où quelqu’un me demanderait :
— Où en est votre semaine, en termes de 0 à 10 ?
À la deuxième séance, il a tracé dans son carnet trois colonnes qu’il m’a montrées à l’écran :
Pensées – Émotions – Comportements
Il m’a demandé une situation.
La première qui m’est venue, c’est un message de Thomas, reçu un mardi soir :
“Grosse journée, je suis KO, on peut reporter ce soir ?”
J’avais répondu, à 19h02 :
“Bien sûr, aucun souci, repose-toi :)”
Puis j’avais passé la soirée à regarder des séries sans vraiment les voir, à ouvrir le frigo, à le refermer, à faire défiler des photos sur mon téléphone en sentant un nœud dans la gorge.
À l’écran, il m’a dit :
— On va décortiquer cette scène. Qu’est-ce que vous vous êtes dit exactement en lisant son message ?
J’ai commencé par : “Je me suis dit qu’il était fatigué, que c’était normal.”
Il a attendu.J’ai ajouté, plus bas :
— Je me suis dit : “Je ne suis pas une priorité.”Et aussi : “Si je lui dis que ça me fait mal, il va trouver que je suis lourde, il va s’éloigner.”
Il m’a fait écrire, dans la colonne “pensées” :
“Je ne suis pas une priorité.”“Je ne dois pas être exigeante.”“Si j’exprime ce que je veux, je perds l’autre.”
Dans la colonne “émotions” :
tristesse, colère rentrée, peur.
Dans la colonne “comportements” :
message compréhensifaucune demanderumination seule
— On va revenir souvent à cette scène, m’a-t-il dit. Elle n’est pas spectaculaire, mais elle résume beaucoup de choses chez vous.
J’ai fermé l’ordinateur ce jour-là avec une sensation étrange :comme si on m’avait tendu un miroir qui me montrait non pas mon visage, mais mon mode d’emploi.
Un SMS différent
Quelques semaines plus tard, presque la même scène s’est rejouée.
Un jeudi, 17h52.Téléphone qui vibre.
“Je crois que je ne vais pas avoir l’énergie ce soir, je suis éclaté. On peut décaler ?”
J’ai senti l’habituelle chaleur monter dans la poitrine.Le “pas grave, je comprends :)” était déjà tapé mentalement.
Je me suis revue à l’écran, face aux trois colonnes.J’ai posé le téléphone sur la table, j’ai fait un aller-retour dans le couloir.Je me suis entendue penser : “Si tu envoies le vieux message, tu sais exactement où ça va te mener.”
Je suis revenue, j’ai effacé ce que j’avais commencé à écrire.Mes doigts tremblaient un peu.
J’ai fini par envoyer :
“Je comprends que tu sois fatigué.Juste pour que tu le saches : j’avais vraiment envie qu’on se voie ce soir.On en parle quand tu veux.”
Quand j’ai appuyé sur “envoyer”, j’ai eu l’impression de sauter sans parachute.
Dans ma tête, une voix disait : “Tu vas le perdre. Tu exagères. Tu dramatises.”Une autre, plus faible, murmurait : “Au moins, cette fois, tu ne te mens pas complètement.”
La réponse est arrivée deux minutes plus tard :
“Merci de me le dire. Je suis désolé. On en parle ce week-end, promis.”
Il ne s’est pas produit de miracle.Il n’a pas débarqué chez moi avec des fleurs.Mais pour la première fois, quelque chose en moi avait pris un peu de place dans l’équation.
La semaine suivante, j’ai raconté cela en visio en minimisant :
— C’est un détail, mais…— Pour votre système à vous, m’a-t-il coupé, ce n’est pas un détail. C’est une expérience.
Il a noté “expérimentation” sur son carnet.Je me suis demandé combien d’autres “détails” comme celui-là j’avais effacés dans ma vie sans même les voir.
Revenir dans mon axe
Les mois ont passé.Les rendez-vous en visio se sont espacés : toutes les semaines, puis toutes les deux semaines. Parfois trois, quand mon agenda débordait.
De l’extérieur, ma vie n’a pas explosé.Je suis restée dans le même travail.Je n’ai pas déménagé à l’autre bout du monde.Je n’ai pas quitté Thomas dans un geste théâtral en lui lançant des phrases définitives.
Et pourtant, certains points d’ancrage ont bougé.
J’ai arrêté de regarder mes mails au réveil.Ce n’est pas héroïque, ce n’est pas systématique, mais disons que deux matins sur trois, j’attends d’avoir mis un pied au sol.
J’ai dit non à un “super projet stratégique” qu’on voulait me coller pour “valoriser mon potentiel”, alors que je sentais très bien que c’était un piège à soirées tardives.Je m’attendais à un drame.Il n’y en a pas eu.Juste un : “Ah bon ? Dommage, on trouvera quelqu’un d’autre.”
Avec ma mère, au téléphone, j’ai osé dire un dimanche :
— Quand tu me poses cinq fois la même question sur ce que je mange et à quelle heure je me couche, je me sens comme si tu me prenais encore pour une enfant. Ça m’agace.
Elle a répondu, un peu piquée :
“Je m’inquiète pour toi, c’est tout.”
Mais, cette semaine-là, elle n’a posé la question qu’une fois.
Ce ne sont que des micro-ajustements.Mais ce sont mes micro-ajustements.
Parfois, je retombe dans mes vieux réflexes :je dis que ça va alors que ça ne va pas, je prends tout sur moi, je me tais, j’en fais trop.
La différence, c’est que maintenant, je le vois.Et régulièrement, dans le cadre rectangulaire de mon écran, quelqu’un m’oblige à ne pas me raconter d’histoires.
— Qu’est-ce que vous avez vraiment pensé ?— Qu’est-ce que vous avez réellement ressenti ?— Qu’est-ce que vous venez de décider sans vous en rendre compte ?
Je n’ai pas de grande révélation.Je n’ai pas trouvé ma “mission de vie”.Mais je sens que, petit à petit, je sors du mode survie.
L’épisode que je n’ai pas encore raconté
Et puis il y a ce mail que je n’ai pas encore évoqué en séance.
Il est arrivé un mercredi matin, à 8h12, alors que je buvais mon premier café en regardant par la fenêtre.
Objet : “Proposition d’évolution – à discuter”
Mon manager m’y propose un poste au-dessus : plus de responsabilités, plus de visibilité, plus d’argent aussi.Un poste où je serais, pour de bon, “celle qui tient”, celle qui décide, celle qui absorbe.
En lisant, j’ai senti deux mouvements contraires en moi :
une fierté ancienne, presque enfantine : Tu vois, si tu tiens, si tu ne flanches pas, on te remarque ;
et une vague de fatigue, comme si mon corps savait déjà le prix à payer.
Je n’ai pas encore répondu.Le mail est toujours marqué “non lu” dans ma boîte, alors que je l’ai déjà ouvert cinq fois.
La prochaine visio est fixée à lundi, 18h.Je sais très bien qu’il va me demander :
— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?— Et qu’est-ce que votre schéma, lui, veut à votre place ?
Je ne sais pas encore ce que je vais répondre.Je ne sais pas si je vais accepter, refuser, négocier autre chose, ou… pour une fois, prendre le temps de réfléchir sans me jeter sur la solution la plus “logique”.
Je sais juste une chose :pour la première fois depuis longtemps, je ne vais pas décider seule dans ma tête, en pleine nuit, entre deux insomnies.
Quelque part, dans un carnet déjà rempli de phrases que j’ai prononcées sans oser les penser, il y aura bientôt une nouvelle page.Une page où je choisirai ce que je fais de ce mail.
Et honnêtement, je ne sais pas encore comment cette histoire va tourner.
Mais c’est peut-être la première fois de ma vie que j’ai vraiment envie de le découvrir.

Commentaires